Les chiffres sont saisissants. « La fonction publique a toujours été le vivier naturel de la gauche socialiste. Ce n’est plus le cas », analyse Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS et auteur d’une enquête électorale auprès de 23 000 fonctionnaires. Quelle que soit la région, la catégorie (A, B ou C) ou la fonction publique (d’État, hospitalière ou territoriale), le constat est identique : le FN progresse partout.

(Source : Cevipof)

C’est dans le détail que les données sont les plus surprenantes. En trois ans, le vote FN a été multiplié par trois chez les enseignants (10 %). Chez les policiers et les militaires, 56 % des agents ont voté pour l’extrême droite au premier tour des élections régionales. Au sein de la police nationale, ils sont 72 %, près des trois quarts. Le vote FN atteint 32 % de toutes les catégories C (les moins bien payées, avec peu de responsabilités) : pour la première fois, le parti de Marine Le Pen y dépasse le PS et ses alliés.

Les pots cassés de la mondialisation

Luc Rouban y voit plusieurs causes. Comme dans le privé, le vote FN est plus fort chez les catégories modestes et peu diplômées, mais sa percée touche aussi les cadres. « Le malaise est général : les fonctionnaires ont le sentiment de payer les pots cassés de la mondialisation. » Dégradation des conditions de travail, gel du point d’indice (et donc baisse des salaires), relations tendues avec les usagers…

Brigitte Jumel, secrétaire générale de la CFDT Fonctions publiques, parle d’une « perte de sens du travail et de la notion de service public. » Elle dresse un constat très préoccupant. « Non seulement les fonctionnaires sont confrontés à des situations de plus en plus difficiles » auxquelles ils doivent faire face avec une baisse criante de moyens, « mais ils doivent subir un discours très agressif : vous êtes trop nombreux, vous ne travaillez pas assez... »

Le sentiment de perte d’utilité sociale galope. Le malaise ne s’exprime plus autant par la voie syndicale : en 15 ans, la participation aux élections professionnelles est passée de 75 % à 50 %.

Le FN charme les fonctionnaires

Cette crise de confiance touche bien évidemment la gauche au pouvoir, mais ne bénéficie pas à la droite. « La porosité est grande entre le vote LR-UDI et le vote FN, détaille Luc Rouban. C’est la droite qui en pâtit le plus ! » 

Situation paradoxale : à l’instar du reste de la société, la fonction publique se droitise, demande davantage d’autorité et de respect, mais c’est le Front national qui en bénéficie. Gauche et droite ont perdu leur crédibilité. Sarkozy avec la RGPP (1), Hollande à cause de ses promesses non tenues : la baisse des moyens est continue depuis 2007.

Dans la fonction publique hospitalière, où le FN a beaucoup grimpé depuis 2012, l’emploi ralentit de manière continue depuis plusieurs années. (Photo : Reuters)

« L’abandon du discours poujadiste et anti-étatiste de Jean-Marie Le Pen a donné du crédit au Front national », estime le chercheur au Cevipof (2), ce que confirme Brigitte Jumel de la CFDT « On assiste depuis plusieurs années à une offensive de charme du FN. » La défense des services publics en milieu rural, par exemple, séduit les fonctionnaires. Et le charme agit jusque dans les urnes.

Un ras-le-bol général des inégalités

Luc Rouban voit plus loin. « Le mal français, c’est la rupture entre les élites et les classes populaires. Ce sentiment qu’au sommet, les élites sont polyvalentes, que la règle du jeu n’est pas la même pour tous. » D’un côté une sorte de « jet set » très mobile, ouverte sur le monde, qui a fréquenté les grandes écoles et passe allègrement du management public au management privé ; de l’autre, la longue file des usagers qui s’allonge.

À la question : « Est-ce que les politiques se préoccupent de ce que les gens comme vous pensent ? », la réponse des fonctionnaires est sans appel : 85 % des catégories A, 88 % des B et 91 % des C répondent « non ». « On n’est plus très loin des 100 % ! En tant qu’analyste, je perçois ce vote des fonctionnaires comme une demande accrue d’autorité mais aussi de neutralité, une envie de retour à des pratiques plus gaulliennes. Dupont-Aignan se positionne là dessus, cette nostalgie d’une France juste, ce besoin d’un homme fort pour réparer les cassures entre le sommet et la base. »

La fonction publique « pas assez plurielle » ?

Reste la question taboue, celle de l’immigration. « Dans la fonction publique hospitalière, comme chez les policiers ou les enseignants, la progression du vote FN est inédite, poursuit Luc Rouban. Ce sont ces fonctionnaires qui subissent le plus la hausse des agressions, des incivilités, des problèmes de communautarisme. » 

La réponse très laïque du Front national à la montée du religieux – essentiellement de l’islam – et son discours anti-immigrés touche en plein dans le mille. 39 % des catégories C estiment qu’il y a « trop d’immigrés » en France, et 18 % des catégories A. De tout temps et dans tous les pays, en temps de crise, la focalisation sur l’autre, l’étranger, s’accroît.

« Salaires gelés, popularité congelée », avertissaient les fonctionnaires lors d’une manifestation l’an dernier. (Photo : AFP)

Mais Brigitte Jumel ouvre une autre porte, encore plus taboue. « Il faut bien admettre que la fonction publique n’est pas très plurielle. L’accueil d’immigrés ou d’enfants d’immigrés est difficile, pour un tas de raisons. Quand on propose aux jeunes des quartiers d’intégrer la fonction publique, ils répondent : « C’est pas pour nous. » Le service public, pour eux, ça n’a rien de spontané. » 

Conséquence « Le fait que l’on n’ait pas réussi cette intégration fait que l’on voit l’étranger ou l’immigré à travers un prisme déformant... » Dans cette logique, l’étranger, c’est celui qui demande, qui bénéficie du service public. Pas celui qui sert l’État, la région ou la commune.

Pour la CFDT, cette piste est sous-exploitée. « C’est un sujet qui nous préoccupe depuis longtemps mais sur lequel nous devons travailler davantage. » Pour contrer cette rupture anachronique et désastreuse entre un service public « tout blanc » et des usagers« venus d’ailleurs ».

(1) Révision générale des politiques publiques : réforme de lÉtat et baisse générale des dépenses publiques, mise en œuvre par le gouvernement Fillon.

(2) Centre de recherches politiques de Sciences Po.